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Les Décadré⸱es du Médoc

Par Raf Bordures / 9 juin 2025articles blog

Quitter la ville. De Bordeaux, direction plein nord. La place Ravezies, les maisons de Barbapapa des nouveaux quartiers, les stades Vélodrome et René Gallice, puis, rien. Des routes toutes droites au milieu des près enjambent des jalles presque sèches. Le Médoc est déjà là, mais les vignes sont loin. Pas si loin, en réalité : le GPS indique 23,6 km jusqu’à Arsac. […]

Pour l’amateur de vins d’artisan, le chercheur de propos en bouteille, il faut filer hors champ, en dehors de cette carte postale. On tombe alors sur ce groupement de vigneron⸱nes qui veut profiter de ce très ancien terroir qualitatif en en expurgeant tout le pénible folklore : les Décadré⸱es.

Première étape : Les Closeries des Moussis, Arsac

Il n’y a même pas d’enseigne sur la porte du chai. Sous le casque, Laurence Alias, qui habite la maison attenante au chai et en partage le jardin. Pascale Choime, elle, vit au bout de la rue et nous rejoindra plus tard, car à présent elle coupe de l’herbe aussi, mais dans les vignes. Cela fait plus de 15 ans que Laurence, ingénieure agronome de formation, et Pascale, œnologue et jadis maîtresse de chai dans le Médoc, ont créé Les Closeries des Moussis.

Dans ce cadre médocain très conservateur de « gros faiseurs », méfiant envers la bio, volontiers sexiste, il était difficile de trouver les bonnes personnes. Mais heureusement, le Médoc, ce n’est là encore pas que cette carte postale. Hors du cadre, Michel Théron et son Clos du Jaugueyron, indépendant, bio, vigneron d’excellence, y était déjà depuis les années 1990. C’est lui qui leur a mis le pied à l’étrier en 2009.

Beaucoup de raisins vinifiés dans ce chai viennent d’autres propriétés. Certains même ont pris le bac pour venir du blayais, comme ceux qui donnent cette cuvée Tiré au clair 2024, sorte de claret très peu macéré, fluide et délicat qui goûte parfaitement en cette fin d’après-midi en plein soleil.

Vignes du Médoc
Les vignes du Médoc

Deuxième étape, Listrac, chez Max et Barbara, avec Benoît « Les Terres Dubien »

L’air de rien, cela fait presque une demie-heure que je n’ai pas bu de vin lorsque nous ouvrons avec Barbara le blanc d’apéro, sur la terrasse en regardant Max se débattre avec sa braise et Benoît arriver avec plus de bouteilles que de mains. Ce blanc est délicieux : c’est Brume de Château Peylaby, d’un autre décadré : Jeremy Borde, que je connaissais comme repreneur du mythique château Planquette, là encore un pionnier de la bio en Médoc.

Les Décadré⸱es ne sont pour l’instant qu’un collectif qui se réunit pour organiser un petit salon chaque année depuis 2023, en début d’été chez Ola à Soulac. Ce pourrait être anecdotique, une simple communauté d’intérêt pour participer à une dégustation annuelle. Mais ces militant⸱es du Médoc ont décider de se serrer les coudes, et de faire de ce groupement toujours informel, sans structure administrative ni existence médiatique, un bel outil de pensée collective, de partage des savoirs.

Troisième étape : au chai de SKJ Domaine

On n’avait pas assez causé la veille au soir, ni au petit déjeuner. Il fallait rajouter une bonne heure dans le minuscule chai de Max, à Martinon près de Listrac. Quelle éclate de tout goûter à même le fût ou le gardevin, avec ce vigneron à cœur ouvert, qui ne cache pas le moindre de ses doutes sur chaque lot de vin, ni ses mille projets pour tenter de redresser la barre !

On se demande comment il reste encore du vin à mettre en bouteille tellement le gars contrôle, expérimente des assemblages, prend des décisions de cuisinier dans une liberté époustouflante.

J’arrive dans la rue principale de Lamarque, on entend les mouches et je m’étonne de ne pas voir de chevaux devant les saloons. Tout semble mort, pesant. Et pourtant, en attendant le bac dans cet endroit magique, au bord de la majestueuse Gironde, on est obligé de soupirer : que c’est beau. Et que la viticulture est belle quand on parle aux bonnes personnes.

Rafael Bord, 28-29 Avril 2025